LES BLOGGERS DE L’EXTREME : FUTURS NO-LIFE ?
Hasard ou coïncidence, le terme « no-life » ne cesse de s’insinuer dans ma vie ces derniers jours. Il se glisse dans un débat de Jean-Luc Delarue (malgré ses récents esclandres aériens, j’apprécie tout de même que mes secondes parties de soirée télévisées se transforment en tables rondes arbitrées par ce « faux gendre idéal »), dans mes lectures (« Densha Otoko », un shonen de Hara Hidenori, dont mes impressions post-découverte sont consultables ici) ou dans mes conversations blogosphériques (conséquence du dernier et excellent post de Juliette : « L’œil de la ménagère : la blogosphère, un nouveau Loft ? »).
Le no-life, même si on applique généralement ce terme à des « drogués » de jeux de rôle ou de jeux en réseau, désigne un addict, un accro, qui se retrouve prisonnier de sa passion. Passion qui se transforme en activité « bouffe-temps » et surtout en activité « bouffe-vie », car exclusive et corollairement désocialisante. Mais le blogging est un hobby chronophage également…alors, il m’est venu en tête une idée saugrenue : le blogger de l’extrême, le scotché à son PC qui rédige plus vite que son ombre et traque avec zèle les nouveaux visiteurs, peut-il devenir un no-life, ou tout du moins, subir avec pénibilité certaines conséquences qui découlent de ce mal virtuel ?
Je vais donc vous tracer le portrait d’un « extrem blogger » (aux angles volontairement grossis et quelque peu stéréotypés pour tenter d’ironiser tout en invitant à la réflexion) :
Son premier geste matinal n’est ni d’embrasser son conjoint qui s’éveille amèrement à ses côtés, ni de déclencher la cafetière pour tremper ses tartines à la confiture dans un petit noir frais du jour (d’ailleurs le mot « manger » semble s’être enfui de son vocabulaire), mais bien d’allumer son ami le plus cher, son fidèle et loyal destrier, j’ai nommé…son PC. Ses paupières encore alourdies par une dose insuffisante de sommeil (et oui, la veille au soir, ses promenades nocturnes dans le monde sans fin de la blogosphère l’ont conduit à ne poser sa tête sur l’oreiller qu’à 3 heures du matin), il scrute son Netvibes. A la simple vue de cette page d’accueil, son œil s’éclaire et sa pupille se dilate, sous l’effet hypnotique d’une boite mail débordant de messages de ses lecteurs assidus et de flux RSS qui indiquent une arrivée massive de nouveaux posts non lus. Entre la rédaction de billets pour son propre carnet virtuel, les commentaires laissés aux grès de ses pérégrinations (et sont également pris en compte les bavardages tout à fait intéressés qu’il glisse de ci de là chez les barons du Net pour augmenter son capital sympathie), le contrôle de ses statistiques et du jargon pimenté (voire scabreux) de Monsieur Google qui lui a ainsi permis de capturer dans ses filets de nouveaux visiteurs, les widgets et autres gadgets nécessaires à son rang de « blogger tendance », les heures défilent sans qu’il n’ait levé un instant le nez de son précieux ordinateur. Sur son répondeur, sur son profil de messagerie instantanée, une seul formule : « Ne pas déranger, je bloggue ! » et l’on pourrait rajouter « Je ne peux pas décrocher, désolé ! ».
Alors bien sûr, cette pathologie n’est pas sans conséquence sur sa santé physique, mentale et sur sa vie sociale, qui se retrouve quasiment réduite au néant (puisque ses amis de la « real life » ont été remplacés par des pseudos, des anonymes, qu’il juge plus présents, disponibles que ces anciens compagnons de route). Son entourage proche s’évertuera à le nommer encore par son prénom de naissance, alors que son oreille ne réagit plus qu’à son surnom virtuel. Car oui, d’une certaine manière, le blogging l’a fait renaître. Hormis un avatar et un pseudonyme, le blogger n’est en rien obligé de dévoiler les aspects (qu’il juge) insignifiants et quelconques dans son existence, il peut redémarrer à zéro, s’inventer une nouvelle peau, devenir l’extraverti de la blogosphère alors qu’une timidité ravageuse lui sape ses rentrées scolaires depuis son plus jeune âge. L’extérieur (comprenez toute parcelle éloignée de plus d’un mètre de son PC) lui semble un univers inintéressant. La cuisine, la salle de bain deviennent des pièces bannies, car le détournant de son unique passion : son blog. Son hygiène de vie est alors mise en péril, avec une douche quotidienne devenue hebdomadaire et des repas déséquilibrés, pris de manière négligés, devant cet écran ensorcelant. « L’extrem blogger » souffre généralement d’un manque de confiance ou d’une image plutôt négative de lui ou de son évolution dans la « real life ». C’est pourquoi, dans cet univers virtuel, il va tenter de compter parmi les « influenceurs », le gratin de la blogosphère, pour être respecté et obtenir une véritable reconnaissance qu’il ne possède pas (ou plus) dans notre société. Car même si ses amis disparaissent progressivement, dans cette seconde vie virtuelle, la notion de groupe ne lui est pas pour autant inconnue. Il est rattaché à une communauté: groupe des cuistots en ligne, clan des blogs girly, phratrie des blogemplois…Alors, oui, il crée des liens, le coupant de cet isolement malsain, mais ces liens restent virtuels et donc quelque part trop artificiels.
Je vais stopper là mon portrait (assez explicite), être raisonnable et ne pas pousser « l’extrem blogger » à son paroxysme. Paroxysme qui irait jusqu’à l’image d’un hikikomori, le no-life japonais, qui cumule les ordures dans sa chambre (ses quelques sorties étant devenues mensuelles) et dont la « non-vie » est considérée au pays du soleil levant comme « une alternative au suicide ». Restons plutôt occidental, en limitant la démesure. Croyez-vous que cette description (que j’ai volontairement tournée en dérision) peut s’avérer inquiétante ? Le blogging peut-il remplacer les jeux en réseau, de type WarCraft, dans cette descente aux enfers que représente la no-life ? Sous des aspects extérieurs de partage, de solidarité et d’appel au débat, le blogging cache-t-il une face plus sombre, un côté obscure, néfaste, nocif et polluant ?
Pour conclure, je tenais juste à vous signaler la naissance le 18 mars prochain de la chaîne « Nolife », dont le slogan est quelque peu dérangeant : « Y a pas que la vraie vie dans la vie »…je vous laisse seul juge.













Quel sens de l'humour, Emilie ! J'ai beaucoup ri en découvrant ton portrait mené avec style et humour.
Bien sûr qu'il existe des addicts et tu as, j'en suis certaine, à peine poussé la caricature. Du bon usage de la virtual life ! Cette virtualité est une liberté, une source d'infos, de partage pour l'utilisateur bien dans ses pompes - et même là, des coupures s'impose - et sa réalité, elle devient un écran, une geôle dans le cas inverse.
Un entre-deux, un entre-doux existe sans doute.
Bises et bonne soirée, Miss:)
Rédigé par: Elise Mark-Walter | 01/03/2007 at 19:10
Très sympa cette nouvelle note. Je crois que beaucoup vont se reconnaitre dans cette description, moi en premier. Bon quand même pas sur tous les points mais il y a beaucoup de ça. Concernant ta comparaison avec warcraft, je dirais que le blogueur addict a la possibilité de surfer sur des blogs enrichissant. Donc je n'ai pas la sensation de me limiter à faire toujours la même chose, mais plutôt de m'enrichir des centres d'intérêt des uns et des autres. J'apprends des choses intérressantes tous les jours et c'est l'une de mes motivations principales en plus de communiquer.
Rédigé par: Ceucidit | 01/03/2007 at 19:57
Elise: Merci. L'humour, le second degré est volontaire, j'en avais une folle envie et un grand besoin. Mais ma question de base se voulait en fait sérieuse: je me demande vraiment sI une dérive trop importante du blogging peut conduire vers une no-life ou une semie-life, avec une frontière de moins en moins définissable entre vie réelle et vie virtuelle. Car l'entre-deux que tu suggères (avec raison) n'est pas évidente à trouver: personnellement, même si je m'estime "bien dans mes pompes" de bloggeuse (pour reprendre ton expression), je me force à faire des coupures. Par exemple, ce matin, je viens de me caler une heure de blogging matinale parce que ça m'ouvre l'esprit dès le réveil et ça satisfait ma dose de curiosité pour démarrer en beauté la journée, mais ce soir, après 20h, je n'ouvrirai pas l'ordi. Est-ce que toi aussi, Elise, tu t'imposes des limites, des moments off car tu ressens un besoin de souffler??
Ceucidit: Je suis ravie que cette note vous plaise tout autant que j'ai pris du plaisir à l'écrire!! Je crois que sur certains points, tous (et je dis bien tous) les bloggers se reconnaîtront (s'ils sont honnêtes avec eux-mêmes...moi la première je l'avoue...par exemple je suis en train de prendre mon p'tit déj devant mon PC en vous répondant!!). Par contre, l'important (pour éviter toute nocivité qui impacterait négativement sur sa vie) c'est de ne pas cumuler l'ensemble des points de cette description. ;)
Ma comparaison entre Warcraft et le blogging se voulait justement provocatrice pour susciter le débat, car je leur trouve un grand point commun et une grande différence. Leur similitude (à mon avis): il s'agit de deux mondes persistants, en perpétuelles évolutions, qui bougent, s'enrichissent même si le joueur ou le blogger se déconnecte (ce qui crée l'aspect "vie virtuelle" et fait naître l'engouement, voire le début du gouffre). Mais ils ont une grande différence (que tu as bien fait de donner Frédéric): le temps passé à blogger est constructif pour son développement personnel, intellectuel, contrairement aux jeux en réseau qui sont plus avilisants.
Rédigé par: EmilieG | 02/03/2007 at 07:28
Précisément, Emilie. La plupart du temps, je me coupe du blog et du net le soir et le week-end. Une posologie bienfaisante.:)
Rédigé par: Elise Mark-Walter | 02/03/2007 at 08:47
Emilie ton billet m'a inspiré...
Rédigé par: Ceucidit | 02/03/2007 at 09:55
Elise: Et oui, une petite dose de "blogging off" soir et we et ça repart!!! :DD
Ceucidit: Je viens de voir effectivement ta comparaison de deux billets, somme toute assez complémentaires, ainsi que tes pertinentes conclusions sur les différentes facettes du blogging. A tous, je vous invite à lire sa note: http://ceucidit.canalblog.com/archives/2007/03/02/4177924.html
Rédigé par: EmilieG | 02/03/2007 at 10:15
Bonjour Emilie, il en va pour les blogs comme pour d'autres addictions.
Il y a quelques années, j'ai vue une famille entière se désagréger car le mari et père passait son temps à peaufiner son handicap sur un terrain de golf.
Sans parler du poker, de la bourse, des jeux en ligne, de la téloche !
Ce qui au départ peut paraitre anodin, voire bénéfique ou ludique, peut devenir rapidement, selon le caractère, l'environnement (la personne est-elle comblée dans sa vie réelle ou pas ?), la dépression (qui va souvent de pair avec les addictions), une activité chronophage et mortifère, où les liens familiaux, sociaux, professionnels se relâchent jusqu'au grand clash final (divorce, licenciement, faillite).
Ton excellent billet rappelle à tous qu'en toute chose, continence et raison doivent prévaloir.
Et que de petits breaks peuvent être bienvenus.
A quand un cercle des "blogueurs anonymes" ? (de tels cercles existent déjà pour les jeux en ligne).
Bon, au fait, il est 10:45, que je n'ai pas encore bu mon café, mais néanmoins déjà pris ma douche et fais mon lit (un progrès) + un programme chargé au plan professionnel et social, plus un RDV chez le toubib, et que... merde... je suis en retard ! :)
Amicalement !
Rédigé par: Cath | 02/03/2007 at 10:49
Bonsoir Emilie,
Je pense que je dois aussi plus ou moins faire partie des bloggers addicted, mais dans une certaine limite. J'aime consulter régulièrement les blogs que j'apprécie beaucoup, tout comme je consulte et participe à divers forums, divers sites.
Je suis + une Internet addicted en général ;-)
Et c'est souvent ma façon de commencer aussi la journée : le chocolat chaud posé à côté du clavier... mais je lis les forums avant les blogs (serial posteuse sur les forums !! hic !!)
Cependant, comme je sais que j'ai des choses à faire, je laisse l'ordi quand il le faut, pour faire ménage, courses, cuisine, vaisselle et compagnie ;-) Et je suis super contente les fois où je vois les amies !
Au fait, je connais ma compagne grace à un forum... par lequel on organisait des week end entre membres... une bonne façon de relier la réalité au côté cyber !
Rédigé par: AurelieT | 02/03/2007 at 17:50
Tu réponds à une de mes interrogations secrètes : mais comment font tous ces bloggers pour être partout, tout lire, et avoir constamment quelque chose à dire ? ...Ils sont camés, shootés, défoncés au pc !!!
Ok, je comprends mieux ! Parce que moi, nouvelle venue dans ce monde gigantesque, je m'y perds, je n'ai jamais vraiment de temps (sport, copines, ciné, bouquin, famille), et pendant mes heures de travail c'est impensable (surbookage total !) ...
No-life : ça me tente pas du tout !!!
Merci pour ton humour ;-)
Rédigé par: Jazzie | 03/03/2007 at 11:26
Cath: Je retiendrais de ton intéressant commentaire un point: "continence et raison doivent prévaloir"...et c'est bien là le meilleur pré-antidote pour éviter que le blog devienne un "bouffe-vie". Bises m'dame!!
AurélieT: Tu as raison de le signaler, pour apporter une touche de positivisme à ma description. Certains liens, nés de blogs ou de forums, donc avec une base purement virtuelle, peuvent devenir "réels" lorsque l'on dépasse cet écran et que l'on rencontre physiquement quelqu'un. Les échanges deviennent "authentiques" et de véritables liens solides peuvent se construire. Et tu en es la preuve vivante!!!
Jazzie: Bienvenue et ravie de voir que tu aies apprécié ce second degré!! Et comme toi, je reste malgré tout impressionnée face à ces bloggers qui arrive à mener de front vie de famille, travail extrêmement accaparant et un blogging régulier avec rédaction d'une note par jour et réponse quasi-instantanées aux commentaires. Je connais "quelques espèces rares" de ce genre (qui ne sont pas des no-life, ayant des vies épanouissantes, notamment d'un point de vue social) ;) et, après leur avoir demandée leur secret, ils ne m'ont répondu qu'un mot: organisation. Ils ont vraiment de la chance ces veinards...de vivre 24 heures par jour (comme tout à chacun) et de faire l'équivalent d'une journée d'activités de 30 heures. ^_^
Rédigé par: EmilieG | 03/03/2007 at 21:24
C'est pas faux tout ça !
Tu poses les bonnes questions Emilie.
Je vais d'ailleurs éteindre ce soir… Enfin, je vais essayer. ;)
Rédigé par: Marcus | 03/03/2007 at 21:57
Bonsoir,
Minuit 20 minutes, je suis sur mon PC à te lire et à commenter. J'ai dépassé l'heure légale :-) Car généralement, j'arrête avant minuit. Enfin... quand j'y arrive. Parce qu'il y a toujours un billet qui m'interpelle (le tien ce soir), un nouveau blog à découvrir, et je déroule le fil de cette pelote virtuelle avec avidité et curiosité. Oui, je suis une blogueuse addict. C'est vraiment grave docteur ? :-)
Rédigé par: Corinne | 04/03/2007 at 00:23
Marcus: 21h57 c'est encore raisonnable...je t'ai vu commenter sur ce blog à des heures bien plus tardives...serais-tu donc un accro des blogs?? ;)
Corinne: Je vois que toi aussi tu t'imposes des limites (pas après minuit...sous peine d'un mauvais sommeil??). Grave, grave, non, hormis pour les yeux, car la lecture sur écran est vraiment néfaste et fatigante (de quoi devenir un véritable lapin russe avec des yeux rouges pivoines...pas très charmant :(). Mais sinon, quand on y pense, que l'on passe une soirée à s'abrutir devant une émission télé ou que l'on galope sur la Toile en quête d'infos qui nourissent notre curiosité intellectuelle: quel est le mieux?? Le blog très certainement!!
Rédigé par: EmilieG | 05/03/2007 at 17:37